Une troisième espèce de raie manta dans l'Atlantique, la première carte mondiale des herbiers marins, et un essai d'extraction minière qui a réduit la faune abyssale de 37%. L'Encre #12.
L'Encre est une série hebdomadaire sur les découvertes marines récentes. L'encre de l'écriture. L'ancre du fond. Un numéro, quelques nouvelles, et ce qu'elles changent quand on plonge avec un appareil photo.
« La mer ne récompense pas ceux qui sont trop anxieux, trop avides ou trop impatients. Creuser pour trouver des trésors révèle non seulement l'impatience et la cupidité, mais aussi un manque de foi. » Anne Morrow Lindbergh, Gift from the Sea, 1955
On est en juillet 2026, et trois nouvelles arrivent cette semaine depuis des endroits qu'on croyait pourtant connaître.
La première vient des eaux tropicales de l'Atlantique, où une raie manta nage depuis toujours sans que personne ait su lui donner un nom distinct.
La deuxième vient d'une étude publiée dans Nature, où des chercheurs de l'Arizona State University ont, pour la première fois, cartographié la totalité des herbiers marins de la planète.
La troisième vient de 4 280 mètres de profondeur dans le Pacifique, où un essai industriel d'extraction de nodules vient de produire des données que personne ne pourra plus ignorer.
Ces trois nouvelles ont des origines différentes. Elles pointent vers le même problème : on découvre et on détruit souvent les mêmes endroits au même moment, sans que ces deux opérations semblent se parler.
Pendant des décennies, les biologistes marins ont reconnu deux espèces de raies mantas dans le monde.
La raie manta récifale (Mobula alfredi), plus petite, associée aux zones côtières. La raie manta géante (Mobula birostris), océanique, capable de plonger à plus de 1 000 mètres.
Et dans l'Atlantique, des individus qui ressemblaient à la géante, mais pas tout à fait.
La Marine Megafauna Foundation (MMF) a commencé à documenter ces individus dès 2009, dans les eaux de Floride, du golfe du Mexique et des Caraïbes. Sa co-fondatrice, Andrea Marshall, les observait avec une impression persistante : quelque chose ne correspondait pas exactement aux descriptions de Mobula birostris.
Ce qui a permis de trancher est un hasard biologique : en 2017, un individu naturellement décédé s'est échoué en Floride. Les scientifiques ont pu prélever des échantillons génétiques, prendre des mesures morphologiques précises, et analyser un marquage distinctif que personne n'avait encore formaliser : des taches sombres sur le ventre, absentes chez les deux espèces connues.
La description formelle de Mobula yarae vient d'être publiée dans Environmental Biology of Fishes. Elle constitue la troisième espèce de raie manta officiellement reconnue dans le monde.
Le nom yarae vient de Yara, un esprit de l'eau issu de la mythologie des peuples autochtones du Brésil, correspondant à une partie du territoire de l'espèce.
Ce qu'il faut retenir : des raies mantas que l'on pensait connaître, que des scientifiques photographiaient depuis des années, portaient en réalité une identité distincte que la morphologie seule ne permettait pas de détecter. L'œil humain, même entraîné, n'a pas suffi. Il a fallu des gènes et un échouage.
Jusqu'en 2026, aucune carte globale haute résolution des herbiers marins n'existait.
On savait qu'ils existaient. On savait qu'ils stockent du carbone, servent de nurseries pour des centaines d'espèces de poissons, et absorbent le bruit et la houle dans les zones côtières. Mais leur superficie réelle, leur distribution précise, l'état de leur santé : c'était flou.
Des chercheurs de l'Arizona State University ont changé ça.
En combinant 4,75 millions d'images satellites capturées sur deux périodes (2019-2020 et 2023-2024) avec un modèle d'intelligence artificielle entraîné sur des données de plongeurs-observateurs répartis dans le monde entier, ils ont produit la première carte mondiale haute résolution des prairies sous-marines, publiée dans Nature.
Résultat : 148 506 km² d'herbiers identifiés à l'échelle mondiale, dans des eaux allant jusqu'à 30 mètres de profondeur. Une superficie plus grande que l'Angleterre, dont 70 % se concentre au large de cinq pays seulement : États-Unis, Bahamas, Cuba, Australie, Indonésie.
Ce que la comparaison entre les deux périodes a révélé est plus préoccupant.
Entre 2019-2020 et 2023-2024, environ 4 % de la superficie mondiale a été perdue, et 4 % supplémentaire a été dégradée. Les principales causes identifiées sont le développement côtier en Chine et la pollution par les engrais agricoles en Floride.
Par ailleurs, seuls 21 % des herbiers cartographiés se trouvent à l'intérieur d'aires marines protégées. Les 79 % restants sont exposés sans filet de sécurité réglementaire.
La carte est désormais disponible comme outil de référence pour les politiques de conservation marines. Elle sera mise à jour à mesure que de nouvelles données satellitaires seront disponibles.
En 2022, un opérateur industriel a conduit un essai d'extraction de nodules polymétalliques sur le plancher abyssal du Pacifique oriental, à 4 280 mètres de profondeur. Trois mille tonnes de nodules riches en cobalt, cuivre, nickel et manganèse ont été prélevées.
Une équipe de recherche internationale a suivi l'impact pendant deux ans avant l'essai et deux mois après.
Les résultats viennent d'être publiés dans Nature Ecology and Evolution.
Dans les sillons directs d'extraction : diminution de 37 % de la densité de la faune, et de 32 % de la richesse en espèces. Les communautés biologiques de ces zones ne ressemblent plus à ce qu'elles étaient avant.
Dans les zones atteintes uniquement par les panaches de sédiments en suspension (sans extraction directe) : la densité totale de la faune n'a pas varié, mais la structure des communautés a changé. Certaines espèces dominantes ont été remplacées par d'autres. La diversité fonctionnelle de ces zones s'est appauvrie.
Ce que les chercheurs soulignent : les nodules polymétalliques mettent entre 1 et 10 millions d'années à se former. La faune qui colonise ces structures ne reviendra pas dans un laps de temps humain. Et la variation naturelle de ces écosystèmes sur deux ans (mesurée avant l'essai) est suffisamment importante pour masquer des impacts de long terme si les protocoles de surveillance ne sont pas adaptés en conséquence.
L'Autorité internationale des fonds marins n'a pas encore accordé de licences d'exploitation commerciale. Plusieurs États membres exigent un moratoire préventif. D'autres soutiennent que les ressources en minéraux critiques pour la transition énergétique justifient d'avancer. Le débat n'est pas clos.
La découverte de Mobula yarae rappelle quelque chose que tout photographe sous-marin connaît par intuition mais sous-estime parfois en pratique : l'identification d'un sujet n'est pas acquise par la seule observation visuelle.
Des individus que des milliers de plongeurs et de photographes avaient croisés pendant des décennies portaient une identité distincte, invisible à l'œil nu. Les images accumulées dans les archives de la MMF depuis 2009 ont contribué à construire le dossier scientifique qui a finalement permis la description formelle. Les photographies de terrain ont de la valeur scientifique, même quand elles ne savent pas encore ce qu'elles documentent.
La carte mondiale des herbiers a un impact direct pour quiconque plonge dans les zones côtières. Les herbiers à posidonies, à thalassia, ou à cymodocea sont des biotopes photographiables souvent négligés au profit des récifs. Ils hébergent des espèces rares, cryptiques, difficiles à trouver ailleurs. Cette carte, la première de sa précision, est aussi un outil de planification pour les plongeurs qui cherchent des zones encore intactes.
L'extraction minière des abysses, enfin, est un sujet que les photographes sous-marins ne peuvent plus ignorer par distance intellectuelle. Ce qui se passe à 4 000 mètres semble loin. Mais les mêmes arguments qui ont permis de préserver une partie des zones côtières accessibles (documentation, pression citoyenne, visibilité publique) sont ceux qui s'appliquent maintenant aux fonds que les ROV sont les seuls à atteindre. On peut lire sur ce lien comment les aires marines protégées évoluent en 2026 et ce que ça signifie pour les plongeurs.
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Mobula yarae est la troisième espèce de raie manta officiellement décrite dans le monde. Elle habite les eaux tropicales et subtropicales de l'Atlantique, de la côte est des États-Unis au Brésil. Pendant des décennies, elle était confondue avec la raie manta géante (Mobula birostris) dont elle est morphologiquement très proche vue de dessus. La description formelle, publiée dans Environmental Biology of Fishes, est le résultat de quinze ans d'observations de la Marine Megafauna Foundation et d'analyses génétiques rendues possibles par l'échouage naturel d'un individu en Floride en 2017.
La première carte mondiale haute résolution des herbiers, publiée dans Nature en 2026, identifie 148 506 km² d'herbiers dans les eaux jusqu'à 30 mètres. Environ 70 % se concentre au large de cinq pays : États-Unis, Bahamas, Cuba, Australie et Indonésie. Seuls 21 % de ces herbiers se trouvent dans des aires marines protégées. Entre 2019-2020 et 2023-2024, 4 % de la superficie mondiale a été perdue.
L'étude publiée dans Nature Ecology and Evolution documente un essai industriel à 4 280 mètres de profondeur dans le Pacifique : -37 % de densité faunique dans les sillons directs, -32 % de richesse en espèces. Les zones touchées uniquement par les panaches de sédiments ont vu leur structure communautaire modifiée sans perte nette d'abondance. Les nodules récupérés ont entre 1 et 10 millions d'années. La faune associée ne se reconstitue pas à l'échelle humaine.
Une espèce cryptique ressemble morphologiquement à une espèce connue au point de passer inaperçue. Pour Mobula yarae, la distinction finale a nécessité des prélèvements génétiques, des mesures détaillées et l'analyse de marquages abdominaux spécifiques (taches sombres absentes chez ses cousines). L'échouage naturel d'un individu en Floride en 2017 a fourni le matériel nécessaire pour finaliser la description. Les observations de terrain accumulées depuis 2009 par la MMF ont constitué le corpus documentaire.
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Les épisodes précédents de L'Encre couvrent notamment l'image et le plastique qui était déjà là, le requin lutin filmé vivant et les récifs qui savaient parler.
Il y avait une troisième raie manta dans l'Atlantique, 148 000 km² d'herbiers non cartographiés, et des abysses qu'on a commencé à creuser avant de savoir ce qu'ils contenaient. La mer, comme l'écrit Lindbergh, ne récompense pas ceux qui sont trop pressés. Elle attend juste qu'on revienne avec un peu plus de patience et un peu moins de treuils.
Mobula yarae est la troisième espèce de raie manta officiellement décrite dans le monde. Elle vit dans les eaux tropicales et subtropicales de l'Atlantique, de la côte est des États-Unis au Brésil, en passant par le golfe du Mexique et les Caraïbes. Pendant des décennies, elle avait été confondue avec la raie manta géante (Mobula birostris) car leurs morphologies sont quasi identiques vues de dessus. La description formelle, publiée dans Environmental Biology of Fishes, est le résultat de quinze ans d'observations débutées par la Marine Megafauna Foundation.
La première carte mondiale haute résolution des herbiers, publiée en 2026 dans Nature, identifie 148 506 km² d'herbiers marins, une surface plus grande que l'Angleterre. Environ 70 % de cette superficie se concentre au large de cinq pays seulement : les États-Unis, les Bahamas, Cuba, l'Australie et l'Indonésie. Seuls 21 % de ces herbiers se trouvent dans des aires marines protégées. Entre 2019 et 2024, 4 % de la superficie mondiale a été perdue.
Une étude publiée dans Nature Ecology and Evolution (2026) a analysé l'impact d'un essai industriel d'extraction de nodules polymétalliques à 4 280 mètres de profondeur dans le Pacifique. Les résultats montrent une diminution de 37 % de la densité de la faune directement dans les sillons d'extraction, et de 32 % de la richesse en espèces. Même les zones touchées uniquement par les panaches de sédiments (sans extraction directe) ont vu leur structure communautaire modifiée. L'Autorité internationale des fonds marins n'a pas encore approuvé de licences commerciales.
Une espèce cryptique est une espèce qui ressemble morfologiquement à une espèce connue au point de passer inaperçue. La distinction de Mobula yarae a nécessité des échantillons génétiques, des mesures morphologiques détaillées et l'analyse de marquages spécifiques sur le ventre (taches sombres absentes chez ses cousines). C'est l'échouage naturel d'un individu en Floride en 2017 qui a permis de finaliser la description formelle, combinée aux observations de terrain accumulées depuis 2009.