Microplastiques dans 92% des animaux à 2000m, un poulpe géant filmé à 800m, les tortues du Cap-Vert pondent de moins en moins. L'Encre #11, juillet 2026.
L'Encre est une série hebdomadaire sur les découvertes marines récentes. L'encre de l'écriture. L'ancre du fond. Un numéro, quelques nouvelles, et ce qu'elles changent quand on plonge avec un appareil photo.
« Nous sommes liés à l'océan. Et quand nous retournons vers la mer, que ce soit pour naviguer ou pour la contempler, nous revenons d'où nous venons. » John F. Kennedy
Nous sommes en juillet 2026, et trois informations sont arrivées cette semaine depuis des endroits que la plupart des êtres humains ne verront jamais.
La première vient de deux mille mètres sous la surface, dans les fissures hydrothermales du Bassin Nord-Fidji, où des scientifiques coréens cherchaient des organismes adaptés à des conditions extrêmes.
La deuxième vient de 800 mètres de profondeur, quelque part dans l'Atlantique tropical, où un robot a filmé quelque chose que personne n'avait encore documenté avec cette clarté.
La troisième vient des plages du Cap-Vert, où une étude de 17 ans vient de pointer une fracture silencieuse dans le cycle de reproduction des tortues caouannes.
Ces trois nouvelles ne partagent pas de titre commun. Elles partagent quelque chose de plus simple : elles disent toutes les trois que l'empreinte humaine est arrivée avant nos images.
L'expédition du Schmidt Ocean Institute au large du Brésil documente depuis plusieurs semaines la zone mesopelagique, cet espace entre la surface éclairée et les fonds marins que les scientifiques considèrent comme le plus grand habitat de la planète encore largement non documenté.
Cette semaine, une image particulière a circulé dans la communauté scientifique.
Une femelle Haliphron atlanticus, le poulpe à sept bras des profondeurs tropicales (jusqu'à quatre mètres de long et 75 kilos), a été filmée à 800 mètres de profondeur en train de capturer et manger une méduse. Elle commence par les tissus de la cloche, puis traîne les tentacules urticants derrière elle, probablement pour les réutiliser comme mécanisme de défense.
C'est la première observation directe de ce comportement alimentaire documentée avec cette précision, dans les conditions réelles de vie de l'animal.
Ce qui rend cette image possible est aussi une avancée de fond : l'expédition a réalisé pour la première fois en pleine mer la scan 3D de la structure cellulaire vivante d'un micro-organisme. Les instruments DeepPIV et EyeRIS, développés par le MBARI et montés sur le ROV SuBastian, utilisent des lasers pour créer des modèles volumétriques à résolution inférieure au millimètre, sans toucher l'animal, sans le sortir de l'eau.
C'est la différence entre comprendre un être vivant dans son milieu et l'autopsier hors de lui. Et cette différence, en termes de données biologiques, est immense.
L'expédition avait déjà confirmé 31 nouvelles espèces lors de sa première phase, dont une méduse en forme de casque du genre Bathykorus, qui ne vit si loin de la surface qu'elle n'a jamais été vue que par des robots. Ces données s'accumulent. La zone mesopelagique commence tout juste à révéler ce qu'elle contient.
Une équipe de chercheurs coréens du KRIBB et du KIOST vient de publier dans la revue Water Research la première étude comparative intercontinentale sur la présence de microplastiques dans les animaux des cheminées hydrothermales.
Les résultats sont clairs.
92 % des animaux analysés, prélevés à plus de 2 000 mètres dans le Bassin Nord-Fidji et dans l'Océan Indien, contenaient des microplastiques. La moyenne était de 3,42 particules par individu. Le polymère le plus présent : le polystyrène, le matériau des emballages alimentaires, des gobelets, des barquettes.
Le niveau de contamination dans l'Océan Indien était jusqu'à 14,7 fois plus élevé que dans le Pacifique Sud-Ouest. Les chercheurs expliquent cet écart par les conditions océanographiques régionales : les courants, la structure de la colonne d'eau, la profondeur à laquelle circulent les masses d'eau porteuses de particules.
Les cheminées hydrothermales hébergent des écosystèmes apparus bien avant que l'être humain existe. Des crevettes aveugles, des vers tubicoles, des moules adaptées à des milieux sans photosynthèse, sans lumière, sous une pression écrasante. Aucun de ces endroits n'est relié à la surface par une route commerciale. Pourtant, le polystyrène y est arrivé avant nos ROV.
C'est une information que les photographes sous-marins devraient garder quelque part dans le regard. Les zones que nous visitons, même les plus reculées, ne sont pas hors d'atteinte. Elles le sont de nos images. Elles ne le sont pas de nos déchets.
Une étude de 17 ans menée par l'Université Queen Mary de Londres sur les tortues caouannes (Caretta caretta) nichant au Cap-Vert vient de révéler une tension que les biologistes anticipaient.
Le réchauffement des plages et de l'eau de surface incite les femelles à commencer leur saison de nidification plus tôt dans l'année. En surface, cela ressemble à une adaptation réussie.
Mais l'intervalle moyen entre deux saisons de ponte est passé de deux ans à quatre ans au cours de l'étude. Et le nombre d'oeufs par saison a diminué. Les femelles arrivent plus tôt, mais elles arrivent épuisées.
La raison est à chercher à des milliers de kilomètres des plages du Cap-Vert, dans les eaux de l'Atlantique longeant l'Afrique de l'Ouest, où ces tortues s'alimentent. Le réchauffement climatique réduit la productivité biologique de ces zones : moins de plancton, moins de proies, moins d'énergie stockée pour la migration et la reproduction.
Le Cap-Vert abrite l'une des plus grandes populations de tortues caouannes de l'Atlantique. Ce qu'on observe là-bas n'est pas un incident local. C'est un signal sur la manière dont les perturbations à grande échelle se lisent dans la biologie d'un animal en particulier, sur une plage en particulier, dans un cycle de vie qui s'étale sur des décennies.
Pour aller plus loin sur la façon dont le changement climatique affecte les courants et les zones de plongée, l'article sur le ralentissement de l'AMOC donne un contexte précis sur ce qui se joue dans l'Atlantique Nord.
Ces trois nouvelles ne sont pas des catastrophes. Ce sont des mesures.
Et des mesures, en photographie sous-marine, c'est ce dont on a besoin avant de comprendre ce qu'on regarde.
Quand vous plongez avec un appareil photo, vous produisez des images d'endroits que peu de personnes verront. Vous documentez. Et la valeur de cette documentation dépend de la précision avec laquelle vous observez ce qui est là, pas ce que vous espériez trouver.
L'étude sur les microplastiques change quelque chose dans la manière dont on perçoit les zones profondes. On avait tendance à les considérer comme hors d'atteinte de l'impact humain. Elles ne le sont plus, si tant est qu'elles l'aient jamais été.
Le poulpe à 800 mètres rappelle que la zone que les photographes sous-marins visitent rarement (en dessous de 200 mètres) est peut-être la plus dense en comportements jamais documentés. Pas parce qu'il n'y a rien. Parce qu'on n'y va pas, et parce que les outils pour y aller correctement sont très récents.
Et les tortues caouannes du Cap-Vert rappellent que les sujets qu'on photographie en surface (les pontes, les migrations, les retours de plage) sont connectés à des dynamiques qu'aucun plongeur ne voit directement : dans des eaux situées à des milliers de kilomètres, dans une productivité biologique qui change depuis des décennies.
Les aires marines protégées ne protègent pas ces dynamiques-là. Et pourtant, c'est de là que tout part.
Si vous voulez progresser en photographie sous-marine et comprendre les contextes biologiques qui donnent du sens à vos images, la formation photo sous-marine AquaExposure construit précisément ce regard. Et si vous êtes en Belgique, la session formation photo sous-marine Belgique est faite pour vous. Retrouvez aussi l'ensemble des ressources sur la formation AquaExposure.
L'image que vous faites ce week-end, dans trois mètres d'eau, est liée à ce qui se passe à 2 000 mètres de fond. L'un et l'autre appartiennent au même système. Et ce système, on commence tout juste à apprendre à le lire.
Une étude coréenne publiée en juillet 2026 dans Water Research montre que les microplastiques descendent jusqu'aux cheminées hydrothermales via des courants profonds et la chaîne alimentaire. 92 % des animaux analysés dans le Bassin Nord-Fidji et l'Océan Indien en contenaient, avec une moyenne de 3,42 particules par individu. Le polystyrène était le polymère le plus représenté.
C'est le poulpe géant à sept bras des eaux tropicales profondes. Les femelles atteignent quatre mètres et 75 kilos. Il vit entre 200 et 1 000 mètres de profondeur, dans une zone rarement visitée par des robots. L'expédition Schmidt Ocean Institute a filmé en juillet 2026 une femelle en train de manger une méduse à 800 mètres, une observation jamais documentée avec cette précision.
L'étude sur 17 ans de l'Université Queen Mary de Londres montre que le réchauffement climatique réduit la productivité alimentaire de l'Atlantique le long des côtes ouest-africaines, où ces tortues s'alimentent entre deux saisons. Moins de nourriture, moins d'énergie pour la reproduction : l'intervalle entre deux saisons de ponte est passé de 2 ans à 4 ans.
C'est la différence entre autopsier un animal hors de son milieu et le scanner vivant dans son environnement. Les instruments DeepPIV et EyeRIS développés par le MBARI permettent des modèles volumétriques à résolution inférieure au millimètre, montés sur le ROV SuBastian, sans aucun contact avec l'organisme. Cela ouvre une nouvelle porte sur la physiologie des êtres des grands fonds.
Retrouvez les numéros précédents de la série sur le blog AquaExposure. Et pour progresser dans la lecture du vivant sous-marin, les ressources complètes sont sur la formation AquaExposure.
Une étude coréenne publiée en juillet 2026 dans la revue Water Research révèle que les microplastiques descendent jusqu'aux cheminées hydrothermales via des courants profonds et l'ingestion en chaîne par les organismes. Les chercheurs ont trouvé des traces dans 92 % des animaux analysés dans le Bassin Nord-Fidji et l'Océan Indien, à plus de 2 000 mètres. Le polystyrène était le polymère dominant, avec des niveaux jusqu'à 14,7 fois plus élevés dans l'Océan Indien que dans le Pacifique.
Haliphron atlanticus est le poulpe géant à sept bras des eaux tropicales profondes. Les femelles atteignent quatre mètres et 75 kilos. Il vit entre 200 et 1 000 mètres, dans la zone mesopelagique, rarement visitée par des robots. L'expédition Schmidt Ocean Institute a filmé en juillet 2026 une femelle en train de manger une méduse à 800 mètres : une observation directe jamais documentée avec cette précision.
Une étude de 17 ans menée par l'Université Queen Mary de Londres montre que le réchauffement climatique réduit la productivité alimentaire de l'Atlantique le long des côtes ouest-africaines, où ces tortues s'alimentent. Moins de nourriture signifie moins d'énergie pour la reproduction : l'intervalle entre deux saisons de ponte est passé de 2 ans à 4 ans. Les tortues pondent plus tôt dans l'année, mais moins souvent et avec moins d'oeufs.
L'expédition du Schmidt Ocean Institute a réalisé en 2026 la première observation in situ de la structure cellulaire vivante d'un micro-organisme marin en 3D, à bord d'un navire. Les instruments DeepPIV et EyeRIS développés par le MBARI permettent de scanner des organismes gélatineux avec une résolution inférieure au millimètre, sans les sortir de l'eau. C'est la différence entre comprendre un être vivant dans son milieu et l'autopsier hors de lui.