Un robot WHOI cartographie les hotspots sonores des récifs, un corail bioluminescent dans une grotte japonaise à 385m, un récif de 900km au large de l'Argentine. L'Encre #10.
L'Encre est une série hebdomadaire sur les découvertes marines récentes. L'encre de l'écriture. L'ancre du fond. Un numéro, quelques nouvelles, et ce que ça change quand on plonge avec un appareil photo.
« L'océan est une étendue sauvage qui fait le tour du globe, plus farouche que la jungle du Bengale, et peuplé de monstres. » Henry David Thoreau, Cape Cod, 1865
On est en juillet 2026, et trois nouvelles arrivent cette semaine, de trois endroits qui n'ont rien en commun à première vue.
La première vient d'un laboratoire de robotique du Massachusetts.
La deuxième vient d'une grotte sous-marine au large d'une île japonaise, à 385 mètres de profondeur.
La troisième vient des grands fonds du plateau continental argentin, quelque part entre 900 kilomètres de corail que personne ne savait là.
Ce qu'elles partagent, c'est simple. Toutes les trois parlent de ce que l'oeil seul ne voit pas.
Depuis des décennies, les biologistes marins savent que la biodiversité d'un récif n'est pas uniforme.
Elle se concentre dans des zones précises, quelques mètres carrés d'activité intense, entourés de zones beaucoup plus calmes. Le problème, c'est qu'on ne sait pas les trouver sans y passer un temps considérable.
Le 13 mai 2026, le Woods Hole Oceanographic Institution (WHOI) a publié dans Science Robotics le résultat de dix ans de travail : un robot sous-marin autonome capable d'identifier ces "hotspots" de biodiversité sans intervention humaine.
Il s'appelle CUREE, pour Curious Underwater Robot for Ecosystem Exploration. Sa particularité : il ne cherche pas seulement avec ses caméras. Il écoute.
Quatre hydrophones fixés sur ses flancs captent en continu le son ambiant du récif. Crevettes pistolet, poissons qui vocalisent, activité prédatrice. L'acoustique lui donne une portée de 80 mètres. La vision lui donne la précision à courte distance.
Combinés, les deux signaux lui permettent de trianguler où la vie se concentre, même derrière un corail, même quand les animaux sont camouflés.
Dans des essais conduits entre 2022 et 2024 aux Îles Vierges américaines, CUREE a chaque fois identifié le même endroit comme hotspot : une grande structure de corail pilier, avec une densité de poissons vingt-cinq fois supérieure au reste du récif.
Il a aussi suivi une barracuda, une espèce sentinelle qui marque souvent les zones de forte activité, et documenté ses trajets répétés.
"Ce que l'acoustique passive donne, c'est une idée large de l'environnement. Ce que la vision donne, c'est la précision à courte portée. Ensemble, ils se complètent presque parfaitement." La formule est de Seth McCammon, chercheur en robotique et auteur principal de l'étude.
La vision des équipes est directe. Des flottes de ces robots pourraient un jour cartographier des récifs encore jamais explorés, guider les efforts de conservation vers les zones qui en ont le plus besoin, et suivre en temps réel la santé des écosystèmes.
Le récif parlait. On avait juste besoin d'apprendre à l'écouter.
L'histoire de Corallizoanthus aureus commence dans l'obscurité complète.
Des chercheurs explorent les entrées de grottes karstiques sous-marines au large de l'île Minamidaito, dans la préfecture d'Okinawa, entre 245 et 400 mètres de fond. Ils approchent un instrument du substrat. Quelque chose brille.
L'espèce a été décrite dans le Royal Society Open Science en novembre 2025. Elle vit fixée sur des colonies de corail rouge Pleurocorallium, aux seuils de cavités que la lumière du soleil n'atteint jamais.
Ce qui la distingue, ce n'est pas sa taille ni sa morphologie, elle compte entre 24 et 26 tentacules, comme beaucoup d'autres zoanthaires. C'est son comportement.
Corallizoanthus aureus ne brille pas en permanence. Elle n'émet de lumière qu'en réponse à un contact physique. Un effleurement, une perturbation mécanique, et une lueur verte traverse les tissus.
Les scientifiques interprètent ce mécanisme comme une alarme biologique. Une façon de signaler à un prédateur qu'il n'est plus discret, en révélant sa présence dans l'obscurité totale.
C'est une logique inversée. La lumière, ici, n'attire pas. Elle dénonce.
La bioluminescence est présente chez une large proportion des organismes marins, surtout en grande profondeur, où elle joue des rôles variés : communication, camouflage, prédation, défense. Corallizoanthus aureus ajoute un mécanisme à cette liste, et confirme que même des groupes bien étudiés, les coraux zoanthaires, peuvent encore cacher des comportements que personne n'avait documentés.
Elle a peut-être brillé dans des grottes japonaises pendant des millions d'années.
On vient de la voir pour la première fois.
La troisième histoire est une question d'échelle.
En juillet 2025, puis en décembre 2025 et janvier 2026, le biologiste Erik Cordes de la Temple University et son équipe ont pris la mer à bord du Falkor (too), le navire du Schmidt Ocean Institute. Destination : le plateau continental argentin, en Patagonie.
Ce qu'ils cherchaient, c'étaient des sources de méthane froid sur les fonds. Ce qu'ils ont trouvé, c'est bien plus grand.
Un système de récif corallien en eau froide, dominé par l'espèce Bathelia candida, un corail rare dont les tissus apparaissent roses, orange ou blancs. La plupart des récifs d'eaux froides de l'Atlantique sont dominés par Lophelia pertusa. Celui-ci est différent.
Les formations cartographiées s'étendent sur 900 kilomètres le long des eaux territoriales argentines, à environ 1 000 mètres de profondeur. Une seule des structures mesurée par l'équipe couvrait 0,4 kilomètre carré, soit à peu près la superficie de la Cité du Vatican.
Santiago Herrera, biologiste des grands fonds à la Lehigh University, a dit à Mongabay : "C'est l'un des environnements les plus vibrants et les plus foisonnants que j'aie jamais vus dans les grands fonds."
Autour des coraux, l'équipe a documenté des étoiles de mer en panier, des calmars en verre, des homards dormeurs, des raies, des pieuvres couveuses. Et environ 40 nouvelles espèces que les scientifiques n'ont pas encore décrites publiquement.
Ils ont aussi trouvé des filets de pêche emmêlés dans les branches de corail, et des traces qui pourraient correspondre aux passages d'un chalut.
En réponse, l'équipe a commencé à installer des structures artificielles imprimées en 3D, à partir de ciment et de sable de corail, pour offrir une surface d'ancrage aux larves et relancer la restauration dans les zones abîmées.
Un récif qui met des milliers d'années à se former. Une ligne de chalut qui peut le traverser en quelques minutes.
Il a fallu deux expéditions pour trouver ce système. Il faudra probablement des décennies pour le comprendre.
Ces trois histoires n'ont pas la même échelle ni la même géographie.
Mais elles décrivent toutes le même problème. On regarde les récifs depuis des décennies. On a beaucoup appris. Et pourtant, ce que CUREE détecte à l'oreille, ce que Corallizoanthus aureus révèle seulement au toucher, et ce que 1 000 mètres de fond dissimulent en Patagonie, c'est immense.
Pour un photographe sous-marin, le premier enseignement est acoustique. Le récif produit du son, et ce son dit quelque chose sur où la vie se concentre. Un plongeur immobile pendant quelques secondes, attentif aux variations du fond sonore, peut commencer à percevoir ces différences. Les zones bruyantes sont souvent les zones riches. L'écoute précède le regard.
Le deuxième enseignement est lumineux, ou plutôt obscur. La bioluminescence existe tout autour de nous en plongée nocturne, dans des organismes qui ne l'expriment que dans certaines conditions. Un effleurement accidentel, un changement dans l'obscurité totale. Ce que Corallizoanthus aureus illustre, c'est qu'une plongée de nuit donne accès à une couche de la vie marine que la lumière de jour rend totalement invisible.
Le troisième enseignement est une question de modestie. Si un récif de 900 kilomètres a pu rester inconnu jusqu'en 2025, dans des eaux territoriales d'un pays qui n'est pas petit, alors ce que nous croyons connaître de l'écosystème où nous plongeons à 30 mètres est peut-être plus partiel qu'on ne le pense.
Ce type d'attention, aux sons, à la lumière, à ce que nos yeux manquent par habitude, c'est exactement ce que [la formation AquaExposure](/formation-photo-sous-marine) travaille depuis le départ. Pour aller plus loin en présentiel, [le stage en Belgique](/formation-photo-sous-marine-belgique) reprend à l'automne. Et toute la pédagogie est aussi [formation AquaExposure](/lms).
Les épisodes précédents de L'Encre couvrent le requin lutin filmé vivant pour la première fois, la pieuvre qui se regardait dans un miroir et les 31 espèces de la zone midwater au Brésil.
Qu'est-ce que CUREE et comment trouve-t-il les hotspots de biodiversité sur les récifs ?
CUREE (Curious Underwater Robot for Ecosystem Exploration) est un robot sous-marin autonome développé par le Woods Hole Oceanographic Institution (WHOI). Il combine quatre hydrophones et des caméras pour analyser en temps réel les signaux acoustiques et visuels d'un récif corallien. Publié dans Science Robotics en mai 2026, il identifie des zones où la densité de poissons est jusqu'à 25 fois supérieure à celle du reste du récif. Son principe : l'acoustique passive lui donne une portée de 80 mètres, et la vision lui donne la précision à courte distance. Combinés, ils lui permettent de trianguler où la vie se concentre, même derrière un corail.
Qu'est-ce que Corallizoanthus aureus et pourquoi sa bioluminescence est-elle exceptionnelle ?
Corallizoanthus aureus est une nouvelle espèce de corail zoanthaire découverte dans des grottes karstiques sous-marines au large d'Okinawa (Japon), à 245-400 mètres de profondeur. Décrite dans le Royal Society Open Science en novembre 2025, elle n'émet de lumière verte qu'en réponse à un contact physique. Les scientifiques supposent que ce mécanisme sert d'alarme biologique : en révélant la présence d'un prédateur dans l'obscurité totale, la lumière le force à s'exposer.
Comment un récif de 900 km a-t-il pu rester inconnu jusqu'en 2025 ?
Le récif argentin se trouve à environ 1 000 mètres de profondeur le long d'une bande de 900 kilomètres du plateau continental patagone. À cette profondeur, les plongeurs ne peuvent pas accéder, et les navires de surface ne voient rien. Les expéditions scientifiques en eaux profondes dans cette zone sont rares : l'Argentine n'a pas disposé des ressources nécessaires pour cartographier ses propres grands fonds. Le Schmidt Ocean Institute et l'équipe du biologiste Erik Cordes ont réalisé les premières expéditions en juillet 2025 puis en décembre 2025 et janvier 2026, à bord du Falkor (too).
Les sons sous-marins peuvent-ils guider un photographe vers les zones les plus vivantes d'un récif ?
Oui, et c'est exactement ce que CUREE démontre à l'échelle robotique. Les hotspots de biodiversité sont aussi des hotspots acoustiques : crevettes pistolet, poissons qui vocalisent, activité prédatrice. Un plongeur immobile quelques secondes, attentif au fond sonore du récif, peut percevoir ces variations. Les zones bruyantes sont souvent les zones les plus denses en vie. L'écoute, avant le regard, commence à avoir un sens technique précis.
Les récifs ont toujours parlé, avec leurs crevettes qui claquent, leurs poissons qui chantent, leurs coraux qui s'allument dans l'obscurité quand quelque chose les frôle.
On avait les yeux grands ouverts.
On a appris, très lentement, à avoir des oreilles.
CUREE (Curious Underwater Robot for Ecosystem Exploration) est un robot sous-marin autonome développé par le Woods Hole Oceanographic Institution (WHOI). Il combine quatre hydrophones et des caméras pour analyser en temps réel les signaux acoustiques et visuels d'un récif corallien. Publié dans Science Robotics en mai 2026, il identifie des zones où la densité de poissons est jusqu'à 25 fois supérieure à celle du reste du récif, peut suivre des espèces sentinelles comme la barracuda, et cartographier des hotspots à une résolution centimétrique. Son principe : l'acoustique passive lui donne une portée de 80 mètres, et la vision lui donne la précision à courte distance. Combinés, ils lui permettent de trianguler où la vie se concentre, même derrière un corail.
Corallizoanthus aureus est une nouvelle espèce de corail zoanthaire découverte dans des grottes karstiques sous-marines au large de l'île Minamidaito (Okinawa, Japon), à 245-400 mètres de profondeur. Décrite dans le Royal Society Open Science en novembre 2025, elle n'émet de lumière verte qu'en réponse à un contact physique. Les scientifiques supposent que ce mécanisme sert d'alarme biologique : en révélant la présence d'un prédateur dans l'obscurité totale, la lumière le force à s'exposer.
Le récif argentin se trouve à environ 1 000 mètres de profondeur le long d'une bande de 900 kilomètres du plateau continental patagone. À cette profondeur, les plongeurs ne peuvent pas accéder, et les navires de surface ne voient rien. Les expéditions scientifiques en eaux profondes dans cette zone sont rares : l'Argentine n'a pas disposé des ressources nécessaires pour cartographier ses propres grands fonds. C'est le Schmidt Ocean Institute et l'équipe du biologiste Erik Cordes qui ont réalisé les premières expéditions en juillet 2025, puis en décembre 2025 et janvier 2026, à bord du Falkor (too).
Oui, et c'est exactement ce que CUREE démontre à l'échelle robotique. Les hotspots de biodiversité sont aussi des hotspots acoustiques : crevettes pistolet, poissons qui vocalisent, activité prédatrice. Un plongeur immobile quelques secondes, attentif au fond sonore du récif, peut percevoir ces variations. Les zones bruyantes sont souvent les zones les plus denses en vie, et donc les plus riches en sujets photographiques. L'écoute, avant le regard, commence à avoir un sens technique précis.