À Buenos Aires, des taxonomistes identifient les espèces du Canyon de Mar del Plata et du Talud Continental (2012-2013). Ce que 'découvrir' signifie vraiment. L'Encre #13.
L'Encre est une série hebdomadaire sur les découvertes marines récentes. L'encre de l'écriture. L'ancre du fond. Un numéro, quelques nouvelles, et ce qu'elles changent quand on plonge avec un appareil photo.
"Si les noms sont inconnus, la connaissance des choses se perd elle aussi." Carl von Linné, Critica Botanica, 1737
On remonte d'une plongée. On a filmé quelque chose. Un animal dont on ne connaît pas le nom, ou dont on pensait connaître le nom et qui s'avère être une espèce distincte que personne n'a encore décrite.
L'image existe. La plongée est terminée. Ce qui vient ensuite, personne ne le montre.
Du 13 au 24 juillet 2026, une vingtaine de taxonomistes venus de plusieurs pays se sont retrouvés dans un bâtiment de l'Universidad Maimónides, à Buenos Aires. Ce n'était pas une expédition. Il n'y avait pas de ROV, pas de navire, pas de grandes profondeurs ce matin-là.
Ce qu'il y avait, c'étaient des échantillons dans des bocaux. Et des personnes dont le travail est de regarder ce que personne n'a encore su nommer.
En juillet et août 2025, le navire de recherche du Schmidt Ocean Institute a conduit une série de plongées en ROV dans le Canyon de Mar del Plata, une longue incision dans le talus continental argentin qui descend à plusieurs milliers de mètres de fond.
Les images ont été filmées. Les spécimens ont été prélevés dans les filets et les bras des robots. L'expédition s'est terminée, le navire est rentré au port, et les équipes ont publié les premiers résultats avec des images capables de couper le souffle.
Et c'est là que commence la partie que la plupart des communiqués de presse ne couvrent pas.
Un spécimen prélevé par un ROV à plusieurs milliers de mètres de fond ne devient pas une "espèce découverte" au moment où il remonte à la surface. Il devient un objet dans un récipient, étiqueté avec des coordonnées GPS et une date, conservé dans un liquide qui ralentit la dégradation sans la stopper, et il attend.
Il attend qu'un taxonomiste avec la formation spécifique pour ce groupe précis d'organismes ait le temps, le budget, et l'accès physique nécessaires pour l'examiner.
Ce délai peut prendre quelques mois. Il peut aussi prendre plusieurs décennies.
Le workshop de Buenos Aires ne couvre pas seulement les prélèvements de 2025.
Il couvre aussi les échantillons des expéditions Talud Continental I, II et III, menées entre 2012 et 2013 dans les eaux profondes de la Patagonie argentine. Des prélèvements qui ont traversé treize années en attente du bon spécialiste disponible.
Ce n'est pas une exception. C'est une réalité structurelle de la taxonomie des grands fonds.
Les collections de muséums d'histoire naturelle du monde entier conservent des spécimens marins prélevés lors d'expéditions historiques dont l'identification n'est jamais complètement terminée. Pour certains groupes d'invertébrés des grands fonds (polychètes abyssaux, holothuries de zone hadale, éponges de talus profond), la liste des experts capables d'identification formelle se compte sur les doigts d'une seule main par continent.
Quand une expédition rapporte deux cents bocaux de spécimens non identifiés, il n'existe tout simplement pas assez de spécialistes dans le monde pour les ouvrir et les décrire dans un délai raisonnable.
C'est pour essayer de réduire ce goulet d'étranglement qu'Ocean Census a été fondée, en partenariat avec le Schmidt Ocean Institute.
L'ambition : décrire cent mille nouvelles espèces marines en dix ans, en accélérant le travail taxonomique à l'échelle mondiale, par des expéditions dans des zones peu explorées, mais aussi par ce type de workshop.
Réunir en un seul endroit, au même moment, des taxonomistes spécialistes de groupes différents pour travailler simultanément sur les mêmes collections. Des spécialistes d'éponges dans une salle. Des spécialistes de polychètes dans une autre. Des experts en crustacés qui échangent avec des zoologistes spécialisés en mollusques rares.
Le fait que cela se passe à Buenos Aires n'est pas anodin.
Les espèces prélevées dans les eaux argentines par des équipes internationales sont identifiées en Argentine, avec des scientifiques argentins dans la salle, dans une université qui a participé aux expéditions originales. C'est un changement de modèle par rapport à la tradition qui voulait que les collections voyagent vers les grandes institutions du Nord pour y être traitées.
L'Argentine contribue à nommer ce qui vit dans ses propres eaux. Cette phrase, aussi simple qu'elle paraisse, représente une évolution réelle dans la façon dont la science marine est organisée.
Il y a quelque chose d'inconfortable, pour un photographe sous-marin, dans cette temporalité.
Plonger, c'est régulièrement croiser des êtres dont on ne connaît pas le nom. Pas parce qu'on n'a pas cherché, mais parce que le nom n'existe peut-être pas encore. Ou parce que la description formelle est quelque part dans une revue de 1987 que personne n'a numérisée. Ou parce que le spécialiste de ce groupe précis est à la retraite depuis dix ans.
Cette situation ressemble à une lacune dans les outils disponibles. Elle est en réalité le reflet de quelque chose de plus profond : le rythme de la découverte scientifique ne correspond pas au rythme de l'exploration.
Les images de plongeurs ont contribué à plusieurs descriptions d'espèces, en documentant des colorations in vivo, des comportements, des habitats que les spécimens préservés ne montrent plus. L'identification des espèces via la photo citoyenne est devenue un vrai sujet de recherche, avec des outils qui permettent de soumettre une observation directement à des bases de données scientifiques.
Mais l'image n'est pas la description. L'image est un indice.
La description formelle, celle qui attribue un nom latin en deux parties, qui délimite les caractères distinctifs d'une espèce, qui la positionne dans l'arbre du vivant, c'est un travail qui se fait dans un laboratoire, avec un microscope binoculaire, des références bibliographiques qui remontent parfois au XIXe siècle, et une expertise accumulée pendant des décennies.
Ce qu'on voit dans l'eau, et ce qu'on finit par savoir de ce qu'on a vu, sont souvent deux choses séparées par des années.
C'est ce que le Canyon de Mar del Plata illustre aussi clairement que possible. Le Falkor a plongé en 2025. Les taxonomistes se retrouvent en juillet 2026 pour commencer à identifier. Les échantillons du Talud Continental de 2012 arrivent dans la même salle.
Ce qu'on appellera "nouvelles espèces argentines" sera officiellement décrit dans les mois, voire les années, qui suivent ce workshop.
L'Atlantique Sud est au centre de plusieurs histoires récentes sur les grands fonds. L'Encre #10 couvrait la découverte du récif de 900 kilomètres au large de la Patagonie, par le même navire et lors des mêmes séries d'expéditions. L'Encre #12 racontait comment Mobula yarae, une troisième espèce de raie manta, avait nagé dans l'Atlantique pendant des décennies sans qu'on lui donne un nom distinct. Ces deux histoires parlent du même problème : le décalage entre le moment où on observe quelque chose, et le moment où on sait ce qu'on a observé.
Pour ceux qui veulent comprendre ce que les nouvelles espèces décrites en 2026 disent de l'état de nos connaissances réelles sur le vivant marin, les ressources ne manquent pas.
Et si vous voulez construire un regard qui comprend ce qu'il observe plutôt que de seulement le cadrer, la formation photo sous-marine AquaExposure part précisément de cette question : qu'est-ce qu'on regarde vraiment, quand on plonge avec un appareil ?
Le workshop de Buenos Aires s'est terminé le 24 juillet. Les bocaux, eux, continuent leur route vers les laboratoires. Et quelque part dans les notes d'un taxonomiste, quelques lignes prennent la forme d'une description.
C'est ça, une découverte.
Le Canyon de Mar del Plata est une vaste incision dans le talus continental argentin, dans l'Atlantique Sud-Ouest, qui descend à plusieurs milliers de mètres de profondeur. Ces canyons sous-marins concentrent la matière organique descendante et abritent des écosystèmes très denses. En juillet-août 2025, le Falkor (too) du Schmidt Ocean Institute y a conduit des plongées en ROV, prélevant des spécimens encore en cours d'identification.
Ocean Census est une initiative scientifique internationale fondée par Nekton et soutenue par le Schmidt Ocean Institute. Elle ambitionne de découvrir et décrire formellement 100 000 nouvelles espèces marines en dix ans, en accélérant le travail taxonomique via des expéditions et des workshops spécialisés comme celui de Buenos Aires.
Le délai varie selon les groupes taxonomiques. Pour des invertébrés des grands fonds appartenant à des groupes peu étudiés, il peut aller de quelques mois à plusieurs décennies. Les échantillons des expéditions Talud Continental de 2012-2013, traités en 2026, illustrent ce rythme : moins de quelques centaines de spécialistes mondiaux couvrent l'ensemble de la faune abyssale.
Les photographies sous-marines documentent des colorations naturelles, des comportements et des habitats que les spécimens préservés ne montrent plus. Des plateformes comme iNaturalist compilent des millions d'observations citoyennes, dont certaines ont contribué à documenter des espèces rares. L'image n'est pas la description formelle, mais elle peut en être l'indice déclencheur.
Retrouvez les numéros précédents de la série sur le blog AquaExposure. Et pour progresser dans la lecture du vivant sous-marin, les ressources complètes sont sur la formation AquaExposure.
Le Canyon de Mar del Plata est une vaste incision dans le talus continental argentin, dans l'Atlantique Sud-Ouest, descendant à plusieurs milliers de mètres de profondeur. En juillet-août 2025, le navire Falkor (too) du Schmidt Ocean Institute y a conduit une série de plongées en ROV, prélevant des spécimens d'invertébrés et d'autres organismes des grands fonds. Ces canyons sous-marins concentrent la matière organique descendante et abritent des écosystèmes très denses, souvent distincts des récifs environnants.
Ocean Census est une initiative scientifique internationale lancée par Nekton et soutenue par le Schmidt Ocean Institute. Son objectif est de découvrir et décrire formellement 100 000 nouvelles espèces marines en dix ans. Pour y parvenir, elle finance des expéditions dans des zones peu explorées, mais aussi des workshops taxonomiques comme celui de Buenos Aires (13-24 juillet 2026), réunissant des spécialistes pour traiter rapidement les collections d'espèces prélevées lors d'expéditions passées.
Le délai varie selon les groupes taxonomiques et la disponibilité des spécialistes. Pour des invertébrés des grands fonds appartenant à des groupes peu étudiés, ce délai peut aller de quelques mois à plusieurs décennies. Le cas des expéditions Talud Continental I-III (2012-2013), dont des échantillons sont encore en cours d'identification en 2026, illustre ce goulet d'étranglement : moins d'une centaine de spécialistes mondiaux maîtrisent certains groupes d'invertébrés abyssaux.
Les photographies sous-marines in vivo documentent des caractères que les spécimens préservés ne montrent plus : colorations naturelles, comportements, habitats. Des plateformes comme iNaturalist compilent des millions d'observations citoyennes, dont certaines ont contribué à documenter des espèces rares ou à identifier de nouveaux comportements. L'image n'est pas la description formelle d'une espèce, mais elle peut en être l'indice déclencheur.