
Robot CUREE cartographie les récifs par le son, plastitar dans les grottes à phoques moines, 28 espèces inconnues au large de l'Argentine. L'Encre mai 2026.
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« Plus nous portons clairement notre attention sur les merveilles et les réalités de l'univers qui nous entoure, moins nous avons de goût pour la destruction. » Rachel Carson
Certaines semaines, les nouvelles de l'océan arrivent par des canaux inattendus. Un ingénieur qui programme un engin pour écouter les crevettes claquer. Un groupe de biologistes qui descend dans une grotte méditerranéenne et découvre une substance que personne n'avait nommée dix ans plus tôt. Et une équipe embarquée sur un navire de recherche qui tombe, à 3 890 mètres sous la surface argentine, sur un squelette de baleine transformé en ville.
Trois histoires. Trois profondeurs différentes. Toutes récentes.
Le 13 mai 2026, une équipe de la Woods Hole Oceanographic Institution a publié dans Science Robotics les résultats d'un projet qui change la manière dont on observe les récifs coralliens. Leur création s'appelle CUREE (Curious Underwater Robot for Ecosystem Exploration). C'est un véhicule sous-marin autonome équipé de quatre hydrophones montés sur des bras étendus, d'une caméra frontale et d'une caméra ventrale.
L'idée de départ est simple, presque évidente une fois qu'on l'entend. Un récif en bonne santé n'est pas silencieux. Il craque, il claque, il gronde. Les crevettes-pistolet produisent des détonations plus fortes qu'un coup de feu. Les poissons-demoiselles émettent des séries de clics pour défendre leur territoire. Les oursins raclent la surface du corail en broutant. Un récif vivant a une signature sonore, et cette signature varie d'un endroit à l'autre selon la densité de vie présente.
CUREE exploite cette information. Il navigue de façon autonome, combine les données acoustiques et visuelles en temps réel, et identifie les "hotspots" de biodiversité avec une précision que les méthodes traditionnelles n'atteignent pas. Un plongeur scientifique couvre une zone limitée pendant une durée limitée. CUREE opère pendant des heures, sur des surfaces plus grandes, sans biais humain dans l'observation.
Lors de trois expéditions menées entre 2022 et 2024 sur un récif des îles Vierges américaines (Joel's Shoal), le robot a identifié de manière répétée le même hotspot : une zone entourant une grande structure de corail pilier. À chaque passage, les mêmes coordonnées revenaient. Le récif parlait, et le robot écoutait au bon endroit.
Ce qui rend cette recherche particulièrement pertinente, c'est qu'elle arrive au moment où les récifs coralliens subissent le plus long épisode de blanchissement mondial jamais enregistré. Savoir où se concentre la vie sur un récif, c'est savoir quoi protéger en priorité quand les ressources de conservation sont limitées.
En Méditerranée, des scientifiques ont exploré les grottes marines de Chypre et fait une découverte que le mot "pollution plastique" ne couvre plus vraiment. À l'intérieur de ces cavités sous-marines, les chercheurs ont mesuré des concentrations allant jusqu'à 97 débris par mètre carré. Principalement du plastique. Mais pas seulement.
Ils ont trouvé du plastitar.
Le plastitar est une matière noire et collante qui se forme quand des résidus de goudron flottant en mer se combinent avec des micro et macroplastiques. Le mélange crée une croûte qui adhère aux parois et au sol des grottes. Une fois fixé, cette substance ne repart pas. La forme des grottes (couloirs étroits, fonds en impasse) agit comme un piège : ce qui entre n'en sort plus.
Le problème, c'est que ces grottes ne sont pas vides. Elles servent de refuge au phoque moine de Méditerranée (Monachus monachus), l'un des mammifères marins les plus menacés de la planète. Moins de 1 000 individus survivent, répartis en quelques groupes fragmentés. Et l'espèce n'a pas choisi les grottes par préférence. Des siècles de chasse et d'urbanisation côtière l'ont chassée des plages ouvertes. Les chambres cachées sont devenues son dernier recours.
Les débris s'accumulent le plus fortement dans les zones profondes des grottes en forme de couloir, exactement là où les femelles mettent bas parce que ces espaces sont protégés des vagues et du vent. Les petits passent leurs premières semaines à ramper sur des surfaces couvertes de plastique brisé et de plastitar.
Pour ceux d'entre nous qui plongent en Méditerranée, cette information transforme la perception d'un environnement familier. Les grottes sous-marines sont un terrain de jeu classique pour les photographes qui débutent en milieu tempéré. Elles abritent des gorgones, des crustacés, des jeux de lumière spectaculaires. Mais elles abritent aussi, dans leurs recoins les plus sombres, une réalité que nos lampes n'éclairent pas toujours.
Début 2026, le navire de recherche R/V Falkor (too) du Schmidt Ocean Institute a achevé une expédition le long du plateau continental argentin, de Buenos Aires jusqu'aux eaux au large de la Terre de Feu. L'équipe, dirigée par la Dr Maria Emilia Bravo de l'Université de Buenos Aires, s'attendait à un plancher océanique relativement pauvre. Ce n'est pas ce qu'ils ont trouvé.
Vingt-huit espèces potentiellement nouvelles ont été identifiées. Des escargots de mer, des oursins, des anémones, des vers. Beaucoup d'entre eux vivent à l'intérieur du plus grand récif de Bathelia candida connu au monde, un récif d'eau froide de la taille de la Cité du Vatican. Un récif de corail, à ces profondeurs, dans des eaux qu'on croyait peu productives.
L'expédition a également documenté une méduse fantôme (Stygiomedusa gigantea), une créature abyssale rarement observée qui peut atteindre la longueur d'un bus scolaire. Mais la découverte la plus frappante reste le whale fall.
Un whale fall, c'est la carcasse d'une grande baleine qui a coulé jusqu'au fond de l'océan. À 3 890 mètres de profondeur, les os de ce cétacé servent maintenant d'habitat temporaire pour des requins, des crabes et des communautés microbiennes spécialisées. Ces écosystèmes peuvent persister pendant des décennies. C'est le premier whale fall confirmé dans les eaux profondes argentines.
L'image est saisissante quand on y pense. Un animal qui a passé sa vie à respirer en surface devient, après sa mort, le fondement d'une communauté entière dans l'obscurité absolue. Rien ne se perd. Tout se transforme en habitat.
Pour ceux qui plongent avec un appareil photo, ces trois histoires parlent du même sujet sous des angles différents : ce qu'on ne voit pas.
CUREE rappelle que le récif a une dimension sonore que nos oreilles humaines captent mal à travers un détendeur et une cagoule en néoprène. Quand on photographie un récif corallien, on cadre ce qui est visible. Mais la densité de vie réelle, celle qui fait qu'un endroit précis du récif est un hotspot tandis que le mètre suivant est plus calme, cette information se lit dans le son avant de se lire dans l'image. Les photographes qui documentent les récifs capturent une fraction de ce qui se passe. Le robot entend le reste.
L'histoire du plastitar dans les grottes méditerranéennes touche un terrain plus personnel. Beaucoup d'entre nous ont commencé la photo sous-marine en Méditerranée, dans ces eaux tempérées où la visibilité varie et où les grottes offrent les meilleurs sujets. Savoir que ces espaces servent de maternité à l'une des espèces les plus menacées du bassin change la façon dont on les approche.
Et le whale fall argentin remet en perspective l'échelle de ce qu'on photographie. Nos plongées récréatives atteignent 40 mètres. Le squelette de cette baleine repose à 3 890 mètres. La majeure partie de la vie océanique existe dans des zones où aucun photographe n'ira jamais. Ce qu'on documente entre 0 et 40 mètres, c'est la bordure éclairée d'un monde qui s'étend bien au-delà de notre portée.
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CUREE (Curious Underwater Robot for Ecosystem Exploration) est un véhicule sous-marin autonome développé par la Woods Hole Oceanographic Institution. Il combine quatre hydrophones montés sur des bras étendus et des caméras orientées vers l'avant et vers le bas. Le robot navigue de façon autonome et utilise les sons biologiques du récif (claquements de crevettes, appels de poissons, bruits de broutage) pour localiser les zones de forte activité. Ses résultats, publiés en mai 2026 dans Science Robotics, montrent qu'il identifie de manière répétée les mêmes hotspots de biodiversité sur un récif donné.
Le plastitar est une substance noire et collante qui se forme quand des résidus de goudron flottant se mélangent à des micro et macroplastiques en mer. Cette matière adhère aux parois et au sol des grottes marines méditerranéennes. Le problème, c'est que ces grottes sont les derniers refuges du phoque moine de Méditerranée (Monachus monachus), dont il reste moins de 1 000 individus. Les débris s'accumulent le plus fortement dans les zones profondes des grottes, exactement là où les femelles mettent bas.
L'expédition du Schmidt Ocean Institute (R/V Falkor, début 2026) a découvert le plus grand récif de Bathelia candida connu au monde au large de la côte argentine. Ce corail d'eau froide forme des structures massives dans les profondeurs, contrairement aux coraux tropicaux qui dépendent de la lumière. Le récif abrite de nombreuses espèces, dont 28 potentiellement nouvelles pour la science.
Oui. Quand une grande baleine meurt et coule dans les abysses, sa carcasse crée un écosystème temporaire qui traverse plusieurs phases. D'abord les charognards (requins, crabes), puis les vers et bactéries spécialisées qui décomposent les os riches en lipides. Un seul whale fall peut soutenir une communauté de centaines d'espèces pendant 50 à 75 ans. Celui découvert à 3 890 mètres au large de l'Argentine est le premier confirmé dans les eaux profondes de ce pays.
Lectures recommandées :
Un robot qui écoute les crevettes claquer pour trouver où la vie se concentre. Du goudron mêlé de plastique dans les maternités des derniers phoques moines. Et un squelette de baleine qui nourrit une ville entière dans le noir absolu, à 3 890 mètres sous la surface. L'océan ne se tait jamais. Il suffit de tendre l'oreille, ou de braquer l'objectif au bon endroit.
CUREE combine quatre hydrophones montés sur des bras étendus et des caméras orientées vers l'avant et le bas. Il écoute les claquements de crevettes, les appels de poissons et les bruits biologiques du récif pour localiser les zones de forte activité. Ses résultats ont été publiés dans Science Robotics en mai 2026.
Le plastitar est une substance noire et collante qui se forme quand des résidus de goudron flottant se mélangent à des microplastiques et macroplastiques. Il tapisse les parois et les sols des grottes marines, y compris celles où les phoques moines mettent bas.
Un whale fall (carcasse de baleine abyssale) crée un écosystème temporaire qui peut nourrir des communautés spécialisées pendant des décennies. Celui découvert à 3 890 mètres par le Schmidt Ocean Institute est le premier confirmé dans les eaux profondes argentines.
Moins de 1 000 individus répartis en quelques groupes fragmentés. C'est l'un des mammifères marins les plus menacés au monde. L'espèce ne vivait pas dans les grottes à l'origine. Des siècles de chasse et d'urbanisation côtière l'ont forcée à s'y réfugier.