Une étude Stanford-PNAS 2026 révèle pourquoi les mollusques ont survécu à la Grande Mort il y a 252 millions d'années. Ce que ça change quand on plonge avec un appareil photo.
L'Encre est une série hebdomadaire sur les découvertes marines récentes. L'encre de l'écriture. L'ancre du fond. Un numéro, quelques nouvelles, et ce qu'elles changent quand on plonge avec un appareil photo.
« Ce que nous voulions essentiellement comprendre, c'est pourquoi, quand on va à la plage, on ramasse des coquilles de moules et d'escargots plutôt que de brachiopodes. » Jose Andres Marquez, Stanford University, PNAS, 2026
La dernière fois que j'ai passé une heure sous l'eau à photographier des moules, je n'avais pas l'impression de documenter quelque chose d'exceptionnel.
Des moules. Sur un rocher. Leur nacre bleue-noire, leur façon d'être là sans chercher à impressionner.
Il se trouve que je photographiais les gagnants.
Une étude publiée début juillet 2026 dans les Proceedings of the National Academy of Sciences vient de répondre à une question qui semble évidente dès qu'on l'entend, et que presque personne n'avait pensé à formuler clairement.
Jose Andres Marquez, chercheur à Stanford, et ses collègues ont analysé les bases de données de fossiles du Permien et du Trias, les deux périodes géologiques séparées par la plus grande extinction de masse que la Terre ait jamais connue.
Leur question de départ était simple : pourquoi, quand on va à la plage aujourd'hui, ramasse-t-on des coquilles de moules et d'escargots plutôt que de brachiopodes ?
La réponse, construite sur des données physiologiques et paléontologiques combinées, est la plus précise produite à ce jour sur le sujet. Et elle parle directement à quiconque plonge dans des eaux côtières en 2026.
La Grande Mort est l'extinction de masse qui a eu lieu il y a 252 millions d'années, à la limite Permien-Trias.
En un temps relativement court à l'échelle géologique, environ 96 % des espèces marines ont disparu. Les récifs coralliens ont cessé d'exister pendant dix millions d'années. Les fonds marins se sont vidés.
La cause principale : une série d'éruptions volcaniques colossales (les trapps de Sibérie) a libéré une quantité massive de CO2, provoquant un réchauffement global de 8 à 12°C sur plusieurs milliers d'années, accompagné d'une chute de l'oxygène dissous dans les océans.
L'étude de Marquez et ses collègues met face à face deux groupes d'animaux qui illustrent parfaitement ce qui s'est joué.
Les brachiopodes dominaient les fonds marins depuis 280 millions d'années avant la Grande Mort. Ils ressemblent à des moules à deux coquilles, mais ils n'ont aucun lien évolutif avec elles. Ils sont lents. Ils ne bougent pratiquement pas. Leur métabolisme fonctionne à faible régime.
Quand la température des eaux de fond a commencé à monter et que l'oxygène dissous a chuté, les brachiopodes n'avaient pas les ressources physiologiques pour compenser. Leur tolérance à ces conditions avait des limites étroites.
La quasi-totalité des espèces a disparu.
Les mollusques (moules, huîtres, palourdes, escargots marins) avaient un avantage décisif : un métabolisme plus rapide, plus actif. Ils pouvaient absorber une plus grande variabilité des conditions environnementales. Quand la grande crise est arrivée, ils ont tenu.
Il en reste des millions d'espèces aujourd'hui. Des brachiopodes, quelques centaines.
L'apport de l'équipe de Stanford n'est pas d'avoir identifié les gagnants et les perdants de cette extinction (les fossiles le montraient déjà). Il est d'avoir formalisé pourquoi, avec des données physiologiques comparatives. La corrélation est nette : les groupes avec les tolérances les plus étroites aux conditions de stress thermique et d'anoxie ont connu les taux d'extinction les plus élevés.
Ce n'est pas un hasard. C'est une sélection.
Erik Sperling, co-auteur de l'étude et professeur à Stanford, a mis ce résultat en perspective avec une précision qui mérite qu'on s'y arrête.
"Nous sommes sur la trajectoire d'un réchauffement de niveau Permien-Trias dans les projections climatiques les plus pessimistes."
Ce qu'il veut dire : lors de la Grande Mort, le réchauffement était de 8 à 12°C sur plusieurs milliers d'années. Les projections actuelles les plus défavorables donnent 1,5 à 4°C sur 100 à 200 ans.
L'amplitude est moindre. La vitesse, elle, est environ mille fois plus rapide.
Les mêmes mécanismes (chaleur plus anoxie) sont à l'oeuvre aujourd'hui dans nos océans. Ce que la Grande Mort a mis des millénaires à accomplir, le changement climatique actuel le compresse sur une durée qui, à l'échelle évolutive, équivaut à un claquement de doigts.
Voilà ce que je retiens de cette étude, en tant que photographe sous-marin.
Chaque fois que l'on photographie une moule, une huître, une palourde, un oursin, ce qu'on documente n'est pas seulement un animal. C'est le résultat d'un filtre de 252 millions d'années. Ces formes sont là parce que leurs ancêtres avaient les bonnes tolérances physiologiques au moment exact où elles ont été testées jusqu'à l'extrême.
La disparition accélérée des récifs coralliens suit précisément cette même logique : les coraux actuels ont des tolérances thermiques étroites, et ce que l'étude de Marquez révèle, c'est que cette étroitesse n'est pas un détail de biologie. C'est un arrêt de mort différé.
Les tentatives pour développer des coraux thermo-résistants cherchent à recréer artificiellement en quelques décennies ce que l'évolution a mis des centaines de millions d'années à faire. Le problème, mis en lumière par l'étude PNAS, c'est que la sélection naturelle fonctionne sur des milliers de générations.
Le ralentissement de l'AMOC redistribue la chaleur et l'oxygène dans les océans de l'Atlantique. Ce que la Grande Mort a montré, c'est que ces deux variables combinées peuvent remodeler l'ensemble du vivant marin. Nous compressons ce délai.
Et les herbiers marins, dont les ancêtres des plantes vasculaires marines ont aussi traversé des extinctions majeures, jouent aujourd'hui un rôle central dans la régulation de l'oxygène dissous dans les zones côtières. Ce n'est pas un détail dans ce contexte.
Ces moules sur leur rocher, dans deux mètres d'eau, ne sont pas là par hasard. Elles sont là parce qu'un ancêtre commun a traversé l'enfer de 252 millions d'années, et en est sorti.
La prochaine fois que vous les photographiez, vous saurez pourquoi elles sont là. Et ce que ça implique que nous, nous soyons encore là pour les photographier.
Pour développer un regard sur ce que vous photographiez sous l'eau, pas seulement sur comment le cadrer, la formation photo sous-marine AquaExposure construit précisément cette compréhension. L'ensemble des ressources est disponible sur la formation AquaExposure.
La Grande Mort est l'extinction de masse survenue il y a 252 millions d'années, à la limite Permien-Trias. Elle a éliminé environ 96 % des espèces marines et 70 % des espèces terrestres. Pour les plongeurs, elle a redessiné les fonds marins que nous visitons aujourd'hui : les brachiopodes qui dominaient les fonds depuis 280 millions d'années ont quasi-disparu, et les mollusques (moules, huîtres, escargots) qui ont survécu sont devenus les invertébrés dominants de nos océans.
Une étude publiée dans PNAS en juillet 2026 par Jose Andres Marquez et son équipe de Stanford apporte la réponse la plus précise à ce jour : les mollusques avaient des métabolismes plus rapides et plus actifs, ce qui leur permettait de mieux tolérer les eaux chaudes et pauvres en oxygène. Les brachiopodes, lents et immobiles, ne pouvaient pas s'adapter. Cette différence de tolérance physiologique a déterminé qui allait peupler les océans pour les 252 millions d'années suivantes.
Erik Sperling, co-auteur de l'étude, le formule clairement : lors de la Grande Mort, la température a augmenté de 8 à 12°C sur plusieurs milliers d'années. Dans les projections actuelles les plus pessimistes, on est sur 1,5 à 4°C sur 100 à 200 ans. L'amplitude est moindre, mais la vitesse est environ mille fois plus rapide. Les mêmes mécanismes (réchauffement et anoxie) sont à l'oeuvre, à une vitesse que l'évolution n'a jamais eu à gérer.
Les brachiopodes sont des invertébrés marins à deux coquilles qui ressemblent superficiellement à des moules, mais sans aucun lien évolutif avec elles. Ils ont dominé les fonds pendant 280 millions d'années avant la Grande Mort. Aujourd'hui, il reste 300 à 400 espèces vivantes, contre plusieurs dizaines de milliers d'espèces fossiles. Ils sont devenus un groupe relique. Certains se trouvent encore dans des zones rocheuses profondes ou en eau froide, mais ils sont rares et difficiles à distinguer des bivalves pour un oeil non formé.
Les épisodes précédents de L'Encre couvrent notamment le workshop taxonomique argentin, les cheminées hydrothermales des Doldrums, la troisième raie manta de l'Atlantique et l'image et le plastique qui était déjà là.
Il y a 252 millions d'années, quelque chose a décidé quelles coquilles on ramasserait sur nos plages aujourd'hui. Ce quelque chose est en train de se remettre en marche. Un peu plus vite, cette fois.
La Grande Mort est le nom donné à l'extinction de masse survenue il y a 252 millions d'années, à la limite Permien-Trias. Elle a éliminé environ 96 % des espèces marines et 70 % des espèces terrestres. Elle a redessiné les fonds marins que les plongeurs visitent aujourd'hui : les brachiopodes qui dominaient les fonds depuis 280 millions d'années ont quasi-disparu, et les mollusques (moules, huîtres, escargots) qui ont survécu sont devenus les invertébrés dominants de nos océans actuels.
Une étude publiée dans PNAS en juillet 2026 par Jose Andres Marquez et son équipe de Stanford apporte la réponse la plus précise à ce jour : les mollusques avaient des métabolismes plus rapides et plus actifs, ce qui leur permettait de mieux tolérer les eaux chaudes et pauvres en oxygène. Les brachiopodes, lents et immobiles, ne pouvaient pas s'adapter à la montée des températures et à la chute de l'oxygène dissous. Cette différence de tolérance physiologique a déterminé qui allait peupler les océans pour les 252 millions d'années suivantes.
Erik Sperling, co-auteur de l'étude, le formule clairement : lors de la Grande Mort, la température a augmenté de 8 à 12°C sur plusieurs milliers d'années. Dans les projections actuelles les plus pessimistes, on est sur 1,5 à 4°C sur 100 à 200 ans. L'amplitude est moindre, mais la vitesse est environ mille fois plus rapide. Les mêmes mécanismes (réchauffement et anoxie) sont à l'oeuvre, à une vitesse que l'évolution n'a jamais eu à gérer.
Les brachiopodes sont des invertébrés marins à deux coquilles qui ressemblent superficiellement à des moules, mais sans aucun lien évolutif avec elles. Ils ont dominé les fonds pendant 280 millions d'années avant la Grande Mort. Aujourd'hui, il reste 300 à 400 espèces vivantes, contre plusieurs dizaines de milliers d'espèces fossiles. Ils sont devenus un groupe relique. Certains se trouvent encore dans des zones rocheuses profondes ou en eau froide, mais ils sont rares et difficiles à distinguer des bivalves pour un oeil non formé.