
51% des récifs coralliens blanchis, microplastiques qui sabotent l'absorption de CO2, un tiers des poissons du Pacifique contaminés. Ce que ça change pour les photographes sous-marins. L'Encre #5.
Il y a un moment précis, pendant la descente, où le récif apparaît. Pas en entier. Par fragments. Un bloc de corail cerveau, quelques branches de staghorn, et cette palette de couleurs qui se dessine à mesure que les yeux s'adaptent à la lumière filtrée. Pour les photographes, c'est souvent la meilleure seconde de la plongée. Avant de déclencher. Avant même de mettre l'oeil dans le viseur. Juste le premier regard.
En février 2026, une étude publiée dans Mongabay analysant les données de plus de 15 000 récifs répartis sur toute la planète a posé un chiffre sur ce que beaucoup de plongeurs sentaient sans pouvoir le quantifier. 51 % des récifs coralliens du monde ont subi un blanchissement modéré ou pire lors du Quatrième Événement Mondial de Blanchissement. Pas une prévision. Un bilan.
Trois nouvelles de l'eau. Trois sujets qui n'ont pas de résolution facile. Et une question que les photographes sous-marins vont devoir porter de plus en plus souvent.
Le premier grand épisode remonte à 1997-1998. Le deuxième, à 2010. Le troisième, de 2014 à 2017, a été le plus long jamais enregistré. Celui qui se déroule depuis 2023 est le quatrième. La NOAA a ajouté de nouveaux niveaux d'alerte pour le qualifier, parce que les anciens ne suffisaient plus à décrire l'intensité de ce qui se passe.
Le mécanisme est le même à chaque fois. La température de surface de l'eau dépasse le seuil de tolérance des coraux pendant trop longtemps. Les coraux expulsent les algues zooxanthelles qui vivent dans leurs tissus et assurent leur pigmentation. Sans ces algues, le squelette calcaire blanc redevient visible. Le corail n'est pas mort. Il est sous stress extrême, privé de sa principale source d'énergie.
Si la température baisse assez vite, les algues reviennent. Si elle reste haute trop longtemps, le corail meurt. Et lors de ce quatrième épisode, l'eau ne refroidit pas assez vite dans beaucoup de zones.
15 % des récifs observés dans l'étude de février 2026 ont subi une "mortalité significative". Ce n'est plus du stress. C'est de la perte définitive.
La Grande Barrière de Corail australienne a connu son sixième blanchissement massif depuis 2016. La Caraïbe, le Pacifique tropical, l'océan Indien : les événements se répètent, plus fréquemment et plus intensément qu'aux épisodes précédents. L'intervalle de récupération entre deux épisodes rétrécit. Un récif qui blanchit tous les cinq ou dix ans peut se rétablir. Un récif qui blanchit tous les deux ans ne le peut pas.
En janvier 2026, une étude publiée dans ScienceDaily a confirmé quelque chose que les scientifiques soupçonnaient depuis plusieurs années. Les microplastiques ne se contentent pas de polluer. Ils interfèrent avec le fonctionnement de base de l'océan.
Le phytoplancton assure environ 25 % de l'absorption mondiale de CO2. Ces micro-algues captent le dioxyde de carbone dissous dans l'eau, l'intègrent dans leur biomasse par photosynthèse, et contribuent à maintenir l'équilibre chimique de l'atmosphère. L'océan absorbe un quart de toutes les émissions humaines de CO2. C'est une fonction invisible, gratuite, et massive.
Les microplastiques perturbent la photosynthèse du phytoplancton. Quand les particules entrent en contact avec ces micro-algues, elles réduisent leur capacité à se reproduire et à capter le carbone. À grande échelle, cette interférence diminue la capacité de l'océan à agir comme puits de carbone. Ce qui contribue au réchauffement. Ce qui chauffe davantage les eaux de surface. Ce qui intensifie les épisodes de blanchissement.
Une boucle. Pas une métaphore. Un mécanisme documenté.
En 2026, une équipe de l'Université du Pacifique Sud, basée à Fidji, a publié les résultats d'une étude menée sur 878 poissons côtiers représentant 138 espèces dans quatre pays : Fidji, Tonga, Tuvalu et Vanuatu. Parmi ces poissons, près d'un tiers contenait des microplastiques dans leurs tissus.
Les chiffres varient selon les sites. À Fidji, 75 % des poissons échantillonnés en contenaient. Au Vanuatu, environ 5 %. La différence reflète la densité de population côtière, les pratiques de gestion des déchets, les courants marins locaux.
Ce que cette étude confirme, c'est que la contamination plastique touche maintenant les poissons côtiers dans des archipels que beaucoup imaginent encore comme des eaux préservées. Les espèces concernées incluent des poissons de récif communs, le genre de sujets qu'on retrouve dans des milliers de photos de plongeurs.
Il n'y a rien de visible dans ces poissons. Leur comportement n'a pas changé. Leur couleur n'a pas changé. Les microplastiques se trouvent dans leurs tractus gastro-intestinaux, parfois dans leurs muscles. Ces poissons avalent des fibres synthétiques, des fragments de bouteilles dégradées, des billes de polyéthylène. L'image est la même. Le contenu est différent.
Pour ceux qui plongent avec un appareil photo, ces trois informations posent une question que personne n'avait à se poser en 2010.
Les photos de récifs coralliens sont en train de devenir des archives. Pas dans cent ans. Maintenant. Un récif photographié en 2019 sur certains sites de la Grande Barrière ressemble déjà à un document d'époque. Les structures sont partiellement les mêmes, certaines espèces sont les mêmes, mais la densité de couleur, la santé des colonies, la répartition de la vie n'ont plus rien à voir avec ce qui est.
Cela ne veut pas dire qu'il faut photographier les récifs comme on documente une catastrophe. L'approche que j'ai toujours défendue, c'est de chercher le vivant, le mouvement, la lumière. Mais ça veut dire que la date sur une photo de récif corallien compte maintenant autant que la composition.
Les microplastiques ajoutent une autre couche à cette réflexion. On photographie des poissons qui portent, invisibles dans leurs tissus, les traces de notre façon de fabriquer et de jeter des objets. On photographie des récifs qui blanchissent en partie parce que l'océan absorbe moins de CO2 qu'avant, lui-même en partie parce que le plastique perturbe le phytoplancton. La photo ne montre aucune de ces connexions. Elle montre un poisson dans la lumière.
Ce n'est pas une raison de ne pas photographier. C'est une raison de comprendre ce qu'on photographie.
Si vous voulez aller plus loin sur les liens entre éthique, science et pratique de la photo sous-marine, la [formation AquaExposure](/formation-photo-sous-marine) intègre des modules spécifiques sur ces sujets. Parce qu'un photographe qui comprend son milieu ne cadre pas la même image que celui qui plonge sans ce contexte.
Un récif blanchi n'est pas mort immédiatement. Il est sous stress extrême. Les tissus vivants ont expulsé leurs algues symbiotiques, exposant le squelette blanc. L'animal est encore là, mais privé de sa source d'énergie principale. Pour les photographes, les images d'un récif en blanchissement ont une valeur documentaire particulière. Elles témoignent d'un état transitoire, parfois irréversible, que très peu de gens voient et que encore moins documentent bien.
Non. Les microplastiques sont par définition inférieurs à 5 millimètres. La plupart mesurent quelques microns. Ils sont invisibles à l'objectif dans l'eau comme dans les tissus des animaux qu'on photographie. C'est précisément ce qui rend leur présence difficile à communiquer : la photo d'un poisson contaminé et celle d'un poisson sain se ressemblent.
Les microplastiques perturbent le phytoplancton, les micro-algues responsables d'environ 25 % de l'absorption mondiale de CO2. Quand des particules plastiques entrent en contact avec ces organismes, elles réduisent leur capacité à photosynthétiser et à se reproduire. Une étude publiée en janvier 2026 a confirmé que cette interférence diminue mesurément la capacité de l'océan à agir comme puits de carbone, ce qui contribue à accélérer le réchauffement des eaux de surface.
Documenter avec précision (espèce, GPS, date, pourcentage estimé de blanchissement), partager les données avec des programmes de science citoyenne comme CoralWatch ou ReefCheck, éviter tout contact physique avec les coraux blanchis qui sont dans un état de vulnérabilité maximale. Les photos de plongeurs amateurs documentées correctement enrichissent les bases de données de suivi et ont une vraie valeur scientifique.
Lectures recommandées :
La première fois qu'on photographie un récif blanchi, on croit souvent que la lumière est mauvaise. Que l'eau est trouble. Que le sujet n'est pas au mieux. Et puis on comprend que non. La lumière est parfaite. L'eau est claire. C'est le récif qui a changé. Et la date dans les métadonnées de cette photo compte maintenant plus que l'exposition.
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